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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Premières fois.

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Il y a peu, j'ai commencé à exercer une partie de mon activité en crèche.

Sur le contrat de travail, la mission me parait être dans mes cordes: établir des protocoles d'intervention pour des situations précises, veiller à l'application des règles sanitaires... Je dois intervenir sur trois crèches dans trois communes différentes.

Après quelques heures de travail plutôt administratif avec une puéricultrice, je me retrouve pour la première fois un matin dans l'un des établissement pour travailler, mais je n'ai pas encore compris en quoi consiste concrètement ce que je viens faire. Il semble que la responsable de l'établissement qui m'accueille ne le sache pas non plus avec exactitude. Elle m'accueille poliment, me fait visiter les lieux, me présente à l'équipe, puis nous restons un petit instant à nous regarder:

- Bon, ben on fait quoi, maintenant?

Il a été convenu que j'intervienne pour une durée de deux heures.

Je ne connais depuis de nombreuses années que l'enchaînement de tâches à un rythme effréné: des consultations les unes derrières les autres, des visites au pas de course, ponctuées de papier à remplir ou à signer, messages auxquels il faut répondre vite et bien.

Ce matin, le temps s'étire, j'ai des choses à faire, mais je ne sais pas exactement lesquelles, mais je me fais violence pour calmer mon agitation habituelle: je suis dans un autre lieu, un autre temps. Je ne suis plus une machine à consultations, et je sens qu'il va falloir que j'apprenne à travailler autrement.

Je prends dans un premier temps le parti d'observer, et de laisser venir à moi les questions, les suggestions ou les remarques. Je me fais discrète, je m'espère transparente, et je regarde le petit monde de la crèche se mettre en route.

Au fond, je ne connais cet univers qu'au travers de ce qu'en disent les parents des enfants qui le fréquentent. Mes propres enfants n'y sont jamais allés: lorsque j'étais interne, il leur était impossible de bénéficier des service de la crèche de l'hôpital où je travaillais à plein temps avec des horaires bien plus larges que ceux des crèches conventionnelles.

Je regarde donc la crèche s'animer, et je suis vite captivée par le petit manège. Les parents arrivent avec les petits engoncés dans des doudounes, bonnets, écharpes, d'où ne dépasse qu'un petit bout de nez, à se demander comment ils tiennent debout avec tout ça. Après la mue, débarrassés de leurs remparts contre le froid, les petits prennent forme humaine, et passent d'une paire de bras à une autre, pendant que les parents font chacun une petite transmission aux employées de la crèche et un petit bisou à leurs enfants. Je suis fascinée par le calme et l'attention de ce lieu, par ces femmes qui connaissent par coeur les habitudes et attentes de chaque petit, qui savent lequel va être heureux de se précipiter vers les jeux, lequel aura besoin de rester quelques minutes dans les bras avant d'en descendre et vaquer à ses occupations.

Puis j'entends derrière moi une voix qui me semble familière. Je suis accroupie face à un enfant lorsque je suis interpelée, et je vois arriver de derrière moi deux enfant qui se ressemblent et semblent avoir le même âge. Ils ont des traits et un regard presque identiques, la même démarche, ils sont à l'évidence jumeaux, mais l'un et brun, l'autre est roux.

Je me retourne, et c'est leur mère qui me salue:

- Bonjour, Docteur!

Je la salue. Je reconnais parfaitement sa voix, ses traits, et je fais un effort intense pour me souvenir de son nom, car je réalise que j'ai eu cette femme comme patiente il y a plusieurs années. Je ne l'ai pas vue depuis longtemps, je ne lui connaissais pas ces deux jumeaux qui marchent déjà, et je ne me souviens plus si j'ai su ou pas pour quelle raison elle ne venait plus me voir. Il ne me semble pas avoir été en mauvais terme avec elle, mais les patients ne nous font pas toujours part de leurs reproches lorsqu'ils en ont à notre encontre. Sur cette question, elle prend les devants:

- On ne vient plus chez vous, on a déménagé depuis quatre ans.

Je reconnais son visage, mais je la trouve changée. Elle a coupé les longs cheveux qu'elle s'appliquait à toujours tirer en arrière, elle porte maintenant des vêtements beaucoup plus amples, aux couleurs choisies. Elle a reconstruit son apparence, et petit à petit, je me remémore l'image qu'elle m'avait laissée d'elle. Je fouille pour mieux me rappeler de ce qu'elle avait partagé avec moi. J'ai le souvenir confus de moments très intenses: on ne s'est pas contentées du bonjour-bonsoir ou "j'ai le nez qui coule". Elle continue de me mettre sur la piste:

- Vous vous êtes occupée de Lilian.

Le prénom de cet enfant m'est familier. Mes souvenirs reviennent. Je la vois avec la coque du siège-auto au bras, et ce tout petit bébé dedans. Il était vraiment tout petit, ce Lilian, né prématuré, comme ça, sans prévenir, arrivé trop tôt, bien reçu, bien pris en charge. Après plusieurs semaines de séjour en réanimation puis en néonatologie, il est sorti, encore tout petit. Tellement petit, qu'il mangeait tout le temps. Les parents enchaînaient les biberons, les changes, les biberons, les changes, le jour, la nuit. Ils étaient épuisés, inquiétés par ce démarrage difficile, et l'amenaient de temps en temps pour que je l'examine, et pour se rassurer. Ils ont patiemment attendu que le petit bonhomme grandisse, et espace ses biberons. Lilian a grandi, et a continué à vivre sa vie de bébé comme les autres. Je ne me souviens de lui que tout petit. Il ne me semble pas l'avoir vu tenir assis tout seul.

Je n'ai toujours pas retrouvé le nom de cette femme, et j'en suis très ennuyée.

Je suis tentée de jouer la mondanité, peut-être pour gagner du temps. Je pourrais lui demander:

- Et comment il va maintenant? Quelle âge ça lui fait?

Mais quelque chose me retient, et je ne sais pas quoi. Je suis terrorisée de ne pas retrouver son mon. Je ne pose donc pas ces questions, qui auraient pourtant peut-être un peu mieux manifesté mon intérêt pour elle.

Je remballe mes questions, et je reste figée. Elle poursuit:

- Voilà. On a déménagé, et j'ai eu ces deux-là il y a deux ans. Mais je dois partir au travail. Je vous dis au revoir.

Je la salue. Elle embrasse ses deux enfants, tourne les talons et s'en va.

Et c'est au moment où elle ferme la porte derrière elle, alors que je n'ai toujours pas retrouvé son nom, que me revient à l'esprit ce que nous avions vécu de si fort. Il y a quatre ans, je la recevais avec son mari, et pour la première fois, je recevais un couple qui venait de perdre un enfant.

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Docdutravail 08/02/2014 14:12

Oui, situation très embarrassante de ne pas se rappeler d'un patient surtout lorsqu'il vous connait très bien parfois. Il m'est arrivé même que l'on demande des nouvelles de ma fille (en citant facilement son prénom) parce que je l'amenais à mon cabinet lorsqu'elle était jeune et parfois je n'arrivais pas à mettre un nom ou même à avoir un seul souvenir de mon interlocuteur !

benedicte 08/02/2014 12:36

Touchant.

Totomathon 08/02/2014 10:47

"Pfiou"

Ceux qui sont habitués aux gaffes ou aux presque-gaffes sentent bien où tu veux en venir, ça serre toujours le bide.

Lili 08/02/2014 00:23

Que c'est bien raconté... Merci.

fLo 08/02/2014 00:17

J'en reste sans voix...
C'est beau, triste mais serein.
La vie va et suit son chemin.
Merci.