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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

L'ascension

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Une fois par an, je me transforme.

J'entreprends une ascension périlleuse.

Mes enfants appellent cette période "la soupe aux papiers". Et elles le disent, quand Maman fait la soupe aux papiers, c'est dangereux de s'approcher d'elle.

Quand Maman fait la soupe aux papiers, elle commence par ramasser tous les courriers entassés sur son bureau, ceux qu'elle ouvre le soir en rentrant, après avoir enlevé ses chaussures et avant s'être posée parce qu'il reste encore le repas, le bain, l'histoire, avant de pouvoir ouvrir une bière et s'asseoir. Alors, les courriers, elle regarde qui est l'expéditeur, les ouvre, et lit le contenu en diagonale, parfois même sans les avoir sortis de l'enveloppe. Souvent, elle se contente de regarder "ce que c'est": un relevé de compte? Chouette, pas besoin de répondre, hop, au rangement. Une facture? Je m'en occuperai mercredi, je ne travaille pas.

Oui, mais... Mercredi, c'est le jour des enfants, et les factures, le jour des enfants...

Alors quelques mois plus tard, tous ces courriers sont entassés sur le bureau, et il faut les ouvrir vraiment, les lire vraiment et les ranger vraiment.

Et fatalement, quand je les ouvre vraiment et que je les lis vraiment, j'en trouve toujours un qui a échappé à l'identification-ouverture, qui est encore fermé, et dans lequel je lis, une fois ouvert: "dernier avis avant coupure".

Là, je fais une ascension d'un cran sur l'échelle de l'irritabilité.

Donc, je dégaine le chéquier, la lettre d'excuses, l'enveloppe et les timbres pour assumer l'urgence facturière avant coupure.

Ensuite, je mets sur une pile tous les papiers qui vont me servir à l'étape suivante: j'établis mon camp de base.

Avant de me lancer dans l'ascension, je fais une dernière vérification:

- Relevés de compte: il en manque toujours un, jamais le même. C'est une règle: au premier inventaire, il y en a toujours onze. Le douzième apparaîtra un litre de thé plus tard.

- Factures: une pochette pleine, elles n'ont jamais la même taille, ni la même forme, la date n'est jamais au même endroit. Compter deux litres de thé pour tout trouver et tout classer.

- Relevés URSSAF et CARMF: toujours trouvé, jamais perdus, car relus maintes fois avec détresse et perplexité: mais... C'est pour moi, ça?... Vous êtes sûrs?...

- Agenda avec tous les rendez-vous et les honoraires.

Il y a aussi le matériel annexe:

- Des bûches pour mettre dans le poêle.

- La théière que je pose sur le poêle, en fredonnant bêtement "Vous qui passez samovar..." , calembour inépuisables uniquement les jours de comptabilité.

- De la musique, parce que ça adoucit les moeurs, et s'il y a bien un jour où il faille que les moeurs soient adoucis...

- Piolet, crampons, cordes... Il se peut qu'il y ait de la glace, là-haut.

Puis l'ascension commence.

La tête penchée, j'avance, le souffle rythmé par sa progression.

Et je commence par le défilé des recettes. L'index de la main droite sur le papier, la main gauche qui pianotte sans regarder sur le clavier, j'aligne des colonnes de chiffres sans aucune logique entre eux. Ce travail est odieusement répétitif et monotone. Il avance avec comme moteur l'espoir qu'une fois fini, le paysage sera plus beau, rythmé par les pauses bûche-pipi-thé.

Et une fois vaincu le tableau des recettes, on ne peut pas parler d'esthétique, mais la satisfaction d'avoir fini apparaît comme une première compensation.

Les jours de comptabilité, oubliés, les grands principes diététiques! Je ne peut pas éplucher cinq fruits et légumes par jour et ne pas faire d'erreur dans mes tableaux. Je fais des nouilles, et chacun met ce qu'il veut dedans. Et il en faut, des sucres lents, une fois finies les recettes, pour attaquer les dépenses!

Et c'est reparti: chiffres, bûche, pipi, thé. Un pas, un autre pas, un pas, un autre pas, la respiration, la concentration: surtout ne pas se tromper, ne pas glisser près d'une crevasse pour tomber dans l'abîme sans fond de l'erreur de saisie d'où je n'ai pas la certitude de pouvoir m'extraire un jour. J'aurai beau crier, personne dans cette fichu maison ne pourra me secourir. Dans l'effort, j'essaye de me convaincre qu'en haut, ce sera plus beau.

Recettes et dépenses finies, il faut faire une pause, établir un autre camp et prendre un peu de repos, car le plus difficile est à venir. Saisir les recettes et les dépenses, c'était facile: aligner des chiffres comme on aligne des pas, en respirant bien, en se concentrant bien, sans trop réfléchir. Il suffisait de tracer.

Ce qui reste à parcourir est terrible, car Je ne dispose pas de la technique ni de l'entraînement pour ça, et pourtant, je n'a pas le choix, je dois vaincre pour survivre au tableau de passage.

La comptabilité et moi, c'est une grande histoire.

Je me souviens avoir eu deux cours de comptabilité pendant mon internat: je m'en souviens bien parce que je ne voyais vraiment pas à quoi ces cours pouvaient bien servir. Je ne comprenais rien à leur contenu ni surtout à leur but. Pour moi, l'objectif a été simplement d'affirmer ma présence pour valider les heures de cours.

Les comptables de l'association de gestion à laquelle j'ai adhéré sur les conseils des membres du conseil de l'ordre rencontrés à l'occasion de mon inscription y ont mis beaucoup de bonne volonté. La première fois que je les ai vues, elles m'ont donné un grand cahier plein de lignes et de colonnes, en me montrant comment remplir, car l'époque, je faisais ma comptabilité sur PC: Papier / Crayon. Jusque là, ça allait. Puis l'une a prononcé cette phrase étrange:

- Voilà, vous continuez comme ça, et vous ventilez.

- ???

Je peux vous donner par coeur la posologie de l'amoxicilline, vous citer les facteurs de risque d'accident cardio-vasculaire, mais expliquer en quoi consiste l'action de "ventiler" en comptabilité, non, sans aucune hésitation. Autant dire que l'ascension du tableau de passage ne se fait pas sans douleur.

La première année, je pensais en avoir triomphé en remplissant sagement ce que je pensais être les bons montants. Il était tout faux.

- Ca tombe pas juste.

Ca tombait pas juste, mais c'est tombé comme un couperet. C'est comme si on m'avait dit:

- Non, ici, vous êtes en haut de l'Annapurna, c'est l'Everest qu'il fallait gravir pour établir votre 2035. Il vous suffit de descendre par là en face et remonter de l'autre côté et c'est bon. On a jusqu'à mercredi, vous êtes dans les temps. Je ne sais pas ce que dit la météo, mais ça devrait le faire.

Les rochers et la glace sont fissurés sous mes crampons. A défaut d'y laisser quelques doigts, j'y laisse de nombreux ongles. Je devais aligner des chiffres sur des lignes dont je ne comprenais pas le nom, les faire agir entre eux, avec le but inavoué de contenter la personne qui allait faire le contrôle plus que de comprendre ce que je venais de faire: tout ce que je voulais, c'était en finir au plus vite. Il faut refaire...

Les années suivantes, je remplissais vaguement au crayon à papier, et brandissais mon incompétence avant même de soumettre le fruit de ma souffrance au contrôle. A coup de gomme et de calculette, je voyais ce foutu tableau se faire et tomber juste en quelques minutes.

La comptabilité, c'est bien un métier, mais ce n'est vraiment pas le mien.

Alors cette fois-ci, je prends des forces avant d'attaquer ce fameux tableau par la face Sud, la plus facile, la moins gelée: je suis informatisée, maintenant.

Une fois en haut, après une ascension des plus lentes et des plus pénibles, je contemple le panorama du total qui tombe pile, je respire le soulagement du travail accompli, et je pense déjà à redescendre: grouper tous les papiers pour les porter triomphalement avec la clé USB à l'association de gestion, où ils sont reçus avec une indifférence désarmante:

- Ah! Vous avez fini? Posez ça là.

Puis j'éteins l'ordinateur, et je reprends une activité normale.

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dr vivi 22/02/2014 22:33

En effet, et un expert comptable peut vous conseiller et déclarer de façon à payer moins d impôts, il y a de nombreuses subtilités qui nécessitent l œil d un spécialiste..des difficultés pour déléguer peut être?

Le Goff Yannick 17/02/2014 23:29

Prenez une comptable ( ou / et votre conjoint) et laissez les se débrouiller avec vos recettes, relève de compte et papiers diverses et variés et prenez une journée de repos bien mérite ( sans enfants hein pas de blagues..) !