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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Toi, le gendarme...

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... Je voudrais que tu cesses de me téléphoner.

Ok, notre première entrevue n'a pas été des plus sereines, mais il faut avouer que tu m'a prise de plus haut que tu ne le devais, et aussi que j'ai tété dès mes premiers biberons les rengaines de chanteurs anarchistes à guitare. Je reconnais que te défier est un régal pour moi, mais pour une fois, on n'est pas dans ce registre là, et j'aimerais bien que tu le comprennes.

Ma salle d'attente est remplie de gens vivants, avec leurs problèmes simples ou compliqués, leurs angoisses, leurs maladies graves, des fois pas de maladie du tout, mais ils m'attendent.

Tu m'a appelé en milieu d'après-midi parce que la voisine de Madame S. l'a trouvée morte dans sa maison. La voisine est entrée parce qu'elle avait constaté que Madame S. n'avait pas ouvert ses volets ce matin. Madame S. lui avait confié sa clef... "en cas".

Tu es entré, et tu as trouvé une dame âgée que tu penses être Madame S. seule, froide et raide dans son lit, et tu m'as appelée pour que je vienne faire un certificat de décès.

Je t'ai dit que j'allais venir après ma consultation: je ne peux plus rien qui soit réversible pour Madame S. La voisine est partie. J'ai des vivants qui m'attendent.

Tu as essayé d'appeler tous les autres cabinets du coin. Tu t'es fait rembarrer. C'est normal. Les autres sont occupés, et c'est moi qui suivait Madame S. depuis des années. C'est à moi de venir constater qu'elle est morte dans son lit. Quand on suit un patient, c'est jusqu'au bout. Je vais venir, mais pas maintenant.

Tu as essayé d'appeler SOS-médecins. Ils t'ont ri au nez. Pour les vivants, ils ne se déplacent pas jusqu'à nous, alors pour les morts...

Tu m'as rappelé. Tu m'as dit de me dépêcher parce qu'elle était seule.

Et oui. Madame S. est morte seule dans son lit. Certains commenteront que c'est une belle mort que de mourir dans son sommeil. D'autres diront que c'est une déchéance que de mourir dans la solitude. Madame S. avait choisi d'être seule. Pour rien au monde elle ne serait aller vivre ailleurs ou s'embarrasser de quelqu'un. Alors on s'était donné avec elle les moyens d'une relative sécurité pour vivre seule: un boitier d'alarme autour du cou, la clef chez la voisine, une auxiliaire de vie et une infirmière qui passent régulièrement. Tu m'as dit "c'est vraiment moche, de finir seule comme ça". Tu trouverais peut-être ça moche pour toi, mais j'en avait déjà parlé avec elle, c'était son choix à elle.

Tu as appelé le 15. Le régulateur t'a opposé que ses équipes étaient en intervention. Ils ne peuvent pas prendre le risque de retarder une intervention qui doit sauver un vivant pour une femme morte depuis plusieurs heures.

Tu m'as rappelé. Je t'avais déjà promis de venir, mais je dois finir ce que je suis en train de faire. Je viendrai, mais après. Tu as insisté en disant que tu étais seul avec elle.

Tu es comme tout un chacun: tu n'aimes pas la compagnie des morts. Moi non plus, c'est vrai.

Il m'est déjà arrivé de partir faire des certificats de décès "en urgence": quand l'entourage ne parvient pas à contenir l'émotion. Et une fois, ça a été un fiasco, je pense que je m'en souviendrai longtemps. J'ai été appelée par le 15 en début d'après-midi en semaine pour prendre le relai de leur propre équipe chez une famille que je ne connaissais pas. Ils avaient dépêché tout le monde auprès d'une jeune fille de vingt-deux ans que ses parents venaient de retrouver pendue. Le régulateur avait fait décrocher la jeune fille et faire un massage cardiaque par son père en attendant leur arrivée. Ils ont bataillé plus de trois-quarts d'heure, sans trop y croire, avec espoir, et aussi certainement beaucoup de révolte. Ils n'ont pas réussi à la rattraper. Les parents étaient dépassés, comme tous parents dans cette situation. Lorsque le SAMU m'a appelé, ils étaient en train d'essayer de contenir l'agitation de la mère de la jeune fille depuis presque une heure, et étaient attendus ailleurs, pour prendre en charge quelqu'un de pas encore mort.

A mon arrivée, le médecin du SAMU m'a exposé la situation en quelques secondes et est parti en courant avec son équipe, me laissant avec le corps de la jeune fille, deux parents détruits et deux gendarmes qui se sont vite réfugiés dans une autre pièce au motif qu'il allait falloir de toutes façons saisir l'ordinateur de la victime. Le père était sidéré, immobilisé par la douleur. La mère laissait exploser sa détresse, sa souffrance en continu, et laissait échapper sans fin des flots de cris, de pleurs, se levait, marchait, revenait, s'asseyait, hurlait. On lui avait donné un anxiolytique une demi-heure auparavant. Je l'ai prise avec moi dans une pièce calme, et ai attendu qu'elle finisse d'expulser sa douleur. J'ai attendu, mais rien ne s'est passé. Elle était entrée dans une sorte de discours circulaire, répétant toujours les mêmes phrases dans le même ordre, toujours dans cette agitation et cette énergie incroyables. Je lui ai donné une autre dose de médicament, et j'ai attendu. Et elle ne s'apaisait pas.

Après une heure à l'écouter, je lui ai proposé de venir aux urgences psychiatriques. Elle a accepté d'emblée, elle voulait encore parler, et surtout qu'on l'aide à se calmer. J'ai appelé le service, j'ai eu au bout du fil le médecin psychiatre d'astreinte. Je lui ai exposé la situation. Il a marqué un temps de pause puis m'a répondu: "Ce n'est pas étonnant qu'elle n'ait pas encore entamé une reconstruction psychique seulement deux heures après l'événement". J'ai été soufflée par cette remarque. A bout, j'ai écourté: "la patiente est en demande de soin, je vous l'envoie".

Jour ouvrable, heure ouvrable, le régulateur m'a priée de me débrouiller pour trouver un moyen de transport. Et ça a été parti pour trouver une ambulance. Les transporteurs étaient tous occupés: c'est l'heure de sortie des dialyses. Chacun m'a fait une estimation: "pas avant une heure", "dans deux heures", "on a des VSL, mais c'est une urgence, normalement ça doit être une ambulance". Je suis restée là avec mon téléphone et les Pages Jaunes dans le salon, le corps sans vie et cyanosé de la jeune fille allongé sur le canapé, le père assis qui pleurait en silence dans un coin, la mère qui continuait à circuler partout en sanglotant et en hurlant, les gendarmes qui étaient déjà partis avec l'ordinateur sous le bras, et je tentais de mettre en concurrence des ambulanciers pour savoir qui sera le plus disponible. Je les ai attendus.

L'ambulance est arrivée en même temps que les pompes funèbres, et on a eu droit au bal des camionnettes pour savoir qui aurait le privilège de se garer devant.

Les parents sont finalement partis tous les deux dans l'ambulance, et je suis sortie de cette maison après tout le monde, en laissant la clef aux voisins d'en face.

Je suis retournée au cabinet, me forçant à résister à une envie prenante de tout laisser tomber et partir. En arrivant, tout s'est passé comme prévu: la secrétaire a chiffré mon retard, m'a fait remarquer que certains patients étaient partis en râlant, et que les autres s'impatientaient. Elle ne pouvait pas mieux me mettre une pression supplémentaire. J'ai remis la décompression à plus tard, et j'ai enchaîné avec les consultations, en me disant que finalement, j'aurais mieux fait de jeter l'éponge.

Aujourd'hui, Madame S. est seule dans son lit et pour le moment, elle n'a encore personne pour pleurer autour d'elle. Tu as prévenu ses enfants, ils habitent loin, ils arriveront ce soir.

Tu ne supportes pas sa compagnie, alors sors dans le jardin et va fumer un clope dehors, fais des jeux sur ton téléphone, trouve quelque chose pour t'occuper. Tu m'as dit que tu ne pouvais pas partir avant le passage des pompes funèbres, et tu m'as avoué que tu n'avais rien d'autre en cours. J'en ai pour probablement un peu plus de deux heures.

Tu me rappelles le jour où on a essayé avec les pompiers de ranimer un homme qui avait fait un malaise dans un café. On a choqué une fois, son coeur est reparti. Le SAMU avait envoyé une VLM pour nous rejoindre. On a chargé le patient dans la camionnette et on est parti. Son coeur s'est de nouveau arrêté dix minutes plus tard. On a arrêté le camion au bord de la route: ça tournait tellement qu'on ne pouvait faire aucun geste. On s'est battus longtemps, puis on a baissé la garde pour se rendre à l'évidence: on ne pouvait plus rien. J'ai rappelé le 15 pour leur dire que la VLM pouvait faire demi-tour, et on a attendu les pompes funèbres entre deux champs de maïs. Les pompiers sont tous sortis du camion pour fumer. Je ne fume pas, j'ai attendu assise sur le marchepied, les pieds du mort au-dessus de moi. Une voiture a fini par passer, les pompiers l'ont arrêtée, en insistant sur le fait qu'on m'attendait. Je suis rentrée au cabinet en stop.

La famille de Madame S. a vingt-quatre heures pour porter le certificat de décès à la mairie. Ils arriveront ce soir après sa fermeture, ils iront demain. Que je vienne maintenant ou après ma consultation ne changera rien pour eux du point de vue administratif, mais que je pourrai même peut-être leur parler, ce qui leur sera un peu plus précieux.

Tu me rappelles ces infirmières de l'hôpital qui faisaient sonner le téléphone en pleine nuit pendant les gardes pour constater des décès. Couchée à quatre heure, réveillée à cinq pour constater qu'un patient est mort, et devoir, encore embrumée, éplucher un dossier pour remplir ce satané formulaire: "cause du décès... consécutif à... consécutif à... consécutif à...", alors qu'un médecin qui connait le patient sera là dans quatre heures, que la famille n'est pas encore prévenue et que la mairie est fermée: l'absurdité réglementaire poussée à son extrême.

Tu me rappelles pour me demander quand j'arriverai. Je sais que tu es impatient. Tu m'interromps sans arrêt. Tu t'énerve: "c'est quand même grave de ne plus trouver de médecin pour ça!". N'exagère pas, tu en as trouvé, je vais venir. Tu ne contiens plus ton impatience, c'est différent. Tu n'as pas trouvé de médecin qui vienne dans le délai que tu désires. Tu peux toujours crier haro sur le désert médical comme le font les journalistes, mais il faut comprendre que le médecin, ce n'est plus "si je veux et quand je veux". Si on vous écoute, "un désert médical, c'est quand le médecin n'est pas disponible au moment où je le veux", tout comme "un égoïste, c'est quelqu'un qui ne pense pas à moi".

Je voudrais que tu saches que les familles des patients que j'ai suivis en soins palliatifs à domicile ne m'ont jamais harcelée comme tu le fais au moment du décès de leur proche. J'ai toujours eu un seul coup de téléphone, avec cette recommandation: "passez quand vous pourrez", avec un mélange de respect et de compréhension. Avant, de son vivant, le confort du patient était urgent, maintenant, tout est fini, tout peut attendre. Je passe toujours dans ce cas-là en fin de demi-journée, après avoir assuré tout le reste, et aussi pour qu'on puisse prendre le temps de se poser un peu avec la famille, et de parler.

Alors, s'il-te-plait, le gendarme, arrête de téléphoner, je vais venir.

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Desperate Houseman 17/02/2014 14:56

Magnifique texte découvert via l'article de Laure sur "2garçons1fille", bravo, j'ai dévoré ce texte...

martinev59 28/01/2014 20:11

merci de si bien écrire ce que l'on a ressenti un jour,ou plusieurs jours...

sylvie 26/01/2014 18:16

le travail d'un gendarme n'est pas non plus de passer des heures dans un jardin à attendre....

paul 26/01/2014 11:47

Au delà du témoignage, de la grande littérature ! Mazette, quel style, Céline a trouvé un successeur

paul 26/01/2014 12:19

Rassurez vous !

armance 26/01/2014 11:50

Ouh là merci! Mais j'espère qu'en parlant de Céline, vous n'évoquez que l'écrivain, et non le personnage...

Biloupale 06/01/2014 22:13

Ce texte est trop vrai , trop fort ...bravo

marie laure 05/01/2014 17:31

Quel texte magnifique !