armance.overblog.com

Armance, femme, médecin (et mère) de famille

L'effet papillon.

com

Les jours de réveillon sont particuliers dans les cabinets médicaux.

Tout semble fonctionner comme d'habitude, les commerces et la pharmacie sont ouverts, mais rien n'est pareil.

L'effervescence parvient jusqu'à nous, mais pas uniquement sur le mode festif. Ils sont nombreux, les patients attentionnés, qui ne manquent pas de nous souhaiter "de bonnes fêtes" en partant, ou de s'enquérir de la première rencontre de ma petite dernière avec le père Noël, c'est même émouvant.

Mais les demandes changent du tout au tout cette journée là particulièrement.

Rien à voir avec les journées d'ouverture des soldes, où nous devenons subitement moins indispensables.

Le jour du réveillon, nous sommes tenus comme les autres jours à une obligation de moyens, mais entre les mots, on ressent comme un impératif de résultat.

Le petites infections hivernales battent leur plein, et les déplacements à travers le pays pour réunir les famille autour du sapin contribuent largement à leur diffusion. Toutes bénignes soient-elles, plus la date du réveillon approche, plus il devient impérieux de les pourfendre pour sauvegarder l'unité familiale.

Tous les moyens sont bons pour se prémunir, notamment consulter la veille, l'avant-veille, ou l'avant-avant-veille à la moindre petite alerte, on ne sait jamais. Un patient qui consultait hier pour un simple nez qui coule sans fièvre me l'a affirmé:

- Je fais du préventif!

Voilà un thème de prévention que j'ignorais jusque là. Concrètement, je suis assez démunie dans cette situation précise.

Lors du réveillon de Noël, c'est pour les enfants que la pression est la plus forte. La question revient plus insistante que jamais:

- Vous êtes CERTAINE que là, on n'a pas besoin d'antibiotiques? Parce que...

En général, la phrase s'arrête au "parce que", et quand elle continue, on entend:

- ... Demain soir, c'est réveillon...

Je me sens l'enjeu de la réussite ou non de la fête familiale: ce jour-là, de mon retard ou non dépend la cuisson de la volaille ou l'approvisionnement en pain, quel poids!

Si le petit est malade, la Maman sera inquiète, la Belle-Mère délivrera à coup de réflexions acerbes SON savoir faire, ce qui induira des conflits avec sa Belle-Fille et peut-être même son Fils, qui seront l'occasion de mettre à jour des dossiers vieux de quelques décennies, éventuellement même de remonter à quelques générations antérieures... L'équilibre d'une famille entière est menacé par l'aspect de ce tout petit bout de membrane de quelques millimètres carrés niché au creux de l'oreille du petit dernier qui pleure en se tenant le pavillon: son tympan. Le véritable effet papillon!

Un antibiotique, même inutile, apaisera au moins la Belle-Mère, qui ne pourra pas dire que sa bru n'a pas fait ce qu'il fallait... Allez, Docteur, soyez cool, faite un effort, les recommandations se moquent donc de la paix des familles?

Le réveillon du Nouvel An a ceci de différent que les adultes ont des projets plus orientés vers leur propre plaisir.

Que les petits soient d'une santé irréprochable est tout de même indispensable pour ne pas faire fuir la baby-sitter engagée fermement depuis plusieurs mois et qui a soigneusement pensé à faire grimper le cours de l'heure de garde des petits pour cette date-là.

Les adultes imposent cette fois pour eux une forme olympique, avec si possible la garantie d'embraser le dance-floor jusqu'à la soupe à l'oignon.

C'est logiquement pour eux que la demande d'antibiotiques salvateurs et de corticoïdes dopants et insomniants est insistante. Je peux toujours dégainer mes arguments physiopathologiques ou éco-bactériologiques, la pédagogie ne trouve pas beaucoup d'écoute entre les deux réveillons. Un argument pharmacologique trouve souvent écho: le risque de somnolence augmenté lors de la prise concomitante de médicaments et d'alcool. La nécessité de recevoir un traitement "de cheval" immédiat devient brutalement toute relative.

Tout est bon pour avoir la certitude d'obtenir un rendez-vous la veille du réveillon: on rabâche tellement dans la presse qu'il devient difficile de se faire soigner, de trouver un généraliste, qu'ils se font rares... On voit apparaître sans cesse de nouveaux stratagèmes pour être reçu dans les meilleurs délais, particulièrement pour les patients de passage: se pointer avant l'ouverture, suggérer une consultation en nocturne, annoncer un diagnostic que l'on sait grave, exagérer la fièvre du petit, ou affirmer justement ce jour-là la volonté de changer de médecin traitant. La bourse au rendez-vous aboutit à des situations peu confortables, comme ces jours-ci un appel à 17H pour annuler le rendez-vous de 17H précisément car un autre cabinet avait proposé 16H30, ou encore quelques lapins hivernaux.

Le jour même du réveillon, tout change. Plus question de consulter en nocturne, les rendez-vous du matin s'arrachent, et le téléphone devient muet à partir de onze heures.

Ceux qui ont oublié de faire renouveler leur traitement appellent non pas pour prendre rendez-vous, mais pour dire qu'ils se sont arrangés avec le pharmacien et qu'ils viendront plus tard.

Les plus inquiets appellent pour recevoir des conseils téléphoniques, en insistant sur le fait qu'ils sauront se débrouiller comme ça et qu'il est inutile de venir. J'ai parfois l'impression d'être à la régulation du SAMU, mais non, je suis bien dans mon cabinet.

Et puis arrive l'imprévu, la consultation à laquelle on ne s'attend pas, probablement l'incarnation du Mystère de la Nativité. Un 31 décembre, le patient qui insiste pour prendre un rendez-vous tard le soir, après son travail, parce que "c'est urgent", et qui arrive à l'heure dite, c'est à dire après la fermeture des commerces avec un vaccin anti-tétanique à la main:

- Dans mon carnet, c'est marqué "à faire avant janvier".

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Sypp 76 08/01/2014 18:21

A un patient qui venait en préventif chercher un remède miracle contre les crises de foie car il allait bien profiter et bien boire et bien manger j'ai failli l'envoyer réveillonner au Pakistan ou en Bosnie ou au Darfour ..

armance 08/01/2014 19:00

Prévention primaire efficace néanmoins...

Maubouss 03/01/2014 09:33

les patients sont les memes partout.Faut il en rire ou en pleurer ?

Marie Toune 02/01/2014 23:31

Merci pour ce récit qui m'a fait bien rire: l'année commence bien!

M.L. 01/01/2014 12:31

Ou comment le médecin fait partie malgré lui de la société de consommation de soins !