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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Inversion.

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- Docteur, j'ai une chose à vous demander, mais je sais que vous devez être occupée...

J'entends cette phrase très souvent, tant il m'arrive de montrer les dents pour parvenir à n'avoir à accomplir qu'une seule tâche à la fois.

Le plus attentifs, ou les plus capables de se décentrer développent:

- Je sais que vous êtes occupée, avec toutes ces consultations pour des grippes/des certificats...

Oui, notre activité revêt un caractère saisonnier. Nous devons faire face périodiquement à des afflux de patients qui viennent consulter pour des motifs semblables. Si notre activité se limitait à gérer ces afflux, nous agirions comme de bons petits soldats de la nécessité médicale saisonnière.

Décembre, top départ des grippes: les grippés, en rang l'un derrière l'autre, chacun son tour pour la consultation... Ce serait facile à organiser, facile à gérer.

D'ailleurs, on a parfois l'impression que nos dirigeants pensent qu'un cabinet médical fonctionne comme un entonnoir où l'on entasse des patients d'un côté, pour qu'ils en ressortent un par un de l'autre, à intervalle à peu près régulier. J'ai eu cette sensation dans le département où j'exerce, il y a un peu plus de dix ans. Une fréquence accrue de méningites à méningocoque a été le point de départ d'une vaccination de masse contre cette bactérie dans notre département et trois autres environnants. Cette vaccination ciblait tous les enfants de moins de vingt-quatre ans.

Du jour au lendemain, les cabinets se sont trouvés pris d'assaut par des familles paniquées à la lecture de la presse locale et prêtes à tout pour se faire vacciner le jour-même, quitte à se faire vacciner de nuit, faire plusieurs cabinets dans la même journée pour "décrocher une place", aller chercher le vaccin dans un département lointain au cas où il y ait une pénurie, soudoyer un pharmacien puis un médecin pour pouvoir en bénéficier en priorité, appeler un lointain cousin brancardier dans un centre hospitalier local pour lui demander de dérober quelques doses.

Le dispositif était plutôt bien imaginé: les pharmacies approvisionnées en vaccins et aiguilles pour injecter, les bons de retrait expédiés par la poste aux familles, ne restaient plus qu'aux médecins à accueillir et piquer. Sur le papier, ça fonctionne bien.

Des directives avec des conduites à tenir précises ont été adressées aux médecins, ce qui permettait de répondre aux patients inquiets les veilles de réveillon de savoir ce qu'il convenait de faire de l'enfant qui avait été en contact avec l'enfant qui avait été en contact avec celui qui avait traversé le département en voiture. Les médecins remplaçants ont été oubliés dans le feu de l'action, et j'en ai été réduite à lire la presse locale pour trouver ce qu'il convenait de faire, entre les battues aux sangliers et les anciens qui tirent les rois.

D'un point de vue financier, pas de panique non plus. Sainte-Mère Sécu a tout assuré. Les vaccins seraient présentés gratuitement aux patients titulaires d'un bon, et la vaccination assurée par leur médecin pas encore traitant, mais parfois référent ou en tous cas habituel, qui se chargerait auparavant de vérifier que les patients entrent dans le bon protocole selon l'âge et l'indication et ne présentent pas de contre-indication à la vaccination. Ce dernier serait réglé par la caisse après traitement des feuilles de soin papier remplies et signées par les patients, c'est à dire avec un décalage de plusieurs semaines. Sur le papier, aussi, c'est pas mal. Pour un médecin généraliste qui s'ennuie dans son bureau, voilà un moyen efficace et pas trop compliqué ni intellectuellement ni techniquement de contribuer à une mission de santé publique et d'arrondir copieusement ses revenus. Encore faut-il que ce médecin existe à cet endroit et à ce moment-là, et qu'il s'ennuie vraiment beaucoup.

C'était sans compter le facteur humain, les angoisses inhérentes à la maladie, le fantôme de l'épidémie qui échappe à tout contrôle et celui de la vaccination de masse accusée quelques années plus tôt de déclencher des maladies neurologiques en voulant protéger contre l'hépatite B. Dans la réalité, la panique entretenue par la presse et le commérage ont poussé les patients en cohortes dans les salles d'attente.

C'était sans compter non plus le fait que les médecins étaient déjà occupés à autre chose. Les bons petits soldats de la médecine générale se sont retrouvés contraints par les événements à devoir faire face à un afflux record de patients en bonne santé, affolés par la maladie, insatisfaits par les délais, dans des salles d'attente déjà pleines.

De par le nombre de patients concernés, prendre le temps de leur expliquer, s'organiser pour pouvoir les vacciner correctement dans un délai non fixé mais présenté comme devant être court est devenu une priorité. En effet, il prend un certain temps d'expliquer posément pourquoi une autorité sanitaire recommande fortement une vaccination, tout en expliquant qu'il n'y a pas de contexte d'épidémie et que tout le monde ne sera pas vacciné aujourd'hui mais qu'il faut le faire quand même dans un délai raisonnable: l'opération était prévue pour se faire en quatre mois. Je peux le faire une fois dans la journée, éventuellement une ou deux autres fois supplémentaires, mais au-delà, je commence à ressentir une sorte de harcèlement.

Or dans l'activité du médecin généraliste, beaucoup d'autres actes sont plus urgents qu'une vaccination hors d'un contexte épidémique. On peut décider de vacciner toute une tranche d'âge dans un département, les patients âgés, dépendants, malades chroniques, accidentés ou en fin de vie ne disparaissent pas, et leurs besoins ne changent pas. Par un formidable retournement de situation, il est devenu prioritaire, aux yeux des familles de patients, de vacciner les enfants. Il est devenu indispensable pour eux de mobiliser des rendez-vous le jour même pour faire vacciner, quitte à encombrer les créneaux dédiés aux urgences et gêner la prise en charge des patients qui présentaient des pathologies. Il est devenu prioritaire de vacciner dans le cabinet plutôt que de faire des visites à domicile chez des patients dépendants. La pression ambiante avait rendue normale cette priorité.

J'ai été surprise de constater ce même phénomène cette année au mois de septembre, mois où les demandes de certificats pour faire tout et n'importe quoi battent leur plein. Je m'étais organisée un samedi matin pour recevoir quelques patients pour leur visite annuelle de prévention/certificat sportif, considérant que l'individu qui se prétend apte au sport est également apte à se lever tôt le samedi matin, ce qui laisse aux individus en difficulté avec leur santé le temps de m'appeler et s'organiser pour venir. Mes créneaux dédiés aux "pathologies" se sont tranquillement remplis: j'ai reçu en tout six personnes pour des événements aigus. Ce qui m'a le plus agacée est que ces six personnes se sont toutes excusées de m'avoir appelée. Je pèse mes mots. Chacune leur tour, ces personnes m'ont dit:" Excusez-nous, Docteur, de venir un jour où on sait que vous êtes très prise, avec tous ces certificats". Et par six fois, il a fallu rétablir les priorités. La prévention, c'est important mais non urgent. Notre rôle est aussi de soigner les gens au moment où ils en ont besoin.

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