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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

La camionnette bleue.

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Les grands moments de solitude de médecine générale sont paradoxalement souvent ceux où on se trouve en compagnie.

J'ai été appelé en urgence il y a quelques années, alors que je remplaçais un médecin dans un village très éloigné de l'hôpital, auprès d'une patiente qui habitait une ferme très isolée.

En fait, je n'étais pas au cabinet mais sur la route lorsque j'ai eu l'appel pour Christine. Je n'étais pas très loin de chez elle, la secrétaire m'a parlé au téléphone d'une "douleur abdominale très brutale, et elle a l'air effectivement pas bien du tout quand elle parle". Je fais confiance à cette secrétaire qui a beaucoup de métier, et je fais donc un crochet pour me rendre au plus vite chez Christine. Je connais la maison, parce que j'y viens d'habitude voir sa mère, très âgée, qui vaque la journée de son lit au fauteuil à côté du poêle à bois, du fauteuil à sa chaise à la cuisine, puis de sa chaise à son lit. Elle fait son commerce triangulaire plusieurs fois par jour.

Lorsque j'entre dans le salon, j'y trouve Christine assise sur le canapé, la tête renversée en arrière, la bouche grande ouverte, qui me regarde en me disant simplement:

- J'ai mal!

Une grande agitation règne autour d'elle, son mari, son père, deux de ses frères et une voisine sont venus, et tournent en rond. Ils s'agitent, se déplacent, parlent fort, téléphonent chacun sur son portable. Je perçois d'emblée que ça ne va pas, elle a, comme on dit entre nous, une "sale gueule", la tête de quelqu'un qui a un truc pas bon du tout mais qu'on ne sait pas encore identifier. Dans la pénombre, je crois deviner qu'elle est pâle, elle respire vite, et a du mal à m'expliquer. J'entends mal ce qu'elle me dit à cause du bourdonnement ambiant.

- C'est venu d'un coup, j'ai eu tout de suite très mal, je m'étouffe.

Et j'entends les consignes derrière moi:

- On ne peut pas la laisser comme ça!

Je palpe son ventre que je trouve souple, elle ne semble pas en souffrir. Tout en ouvrant mon sac, j'essaie d'obtenir des informations sommaires, en visant les plus utiles pour prendre une décision, car, au vu de l'éloignement su centre hospitalier, il va falloir que je décide très vite si je la fais transporter vers le centre hospitalier et comment. Les voix montent derrière moi.

- Mais il faut faire quelque chose! Vous avez appelé les pompiers, ou je sais pas, une ambulance?

C'est précisément la décision que je m'apprête à prendre, mais j'ai besoin d'une peu plus d'élément. Je lui fais raconter de nouveau ce qui lui arrive. J'entends mal ce qu'elle me dit. Je ne vois pas bien. Je lui glisse un thermomètre sous le bras, je demande un peu de calme, et je demande d'allumer la lumière. Les conversations s'arrêtent, et tous se mettent à dire à haute voix en même temps:

- Ah oui, la lumière, il est où le bouton? Il est où?

Ils se relèvent tous, se dirigent vers les portes et actionnent les interrupteurs. Rien ne se passe, et Christine s'adresse à eux:

- Y a une coupure de courant depuis tout à l'heure.

Me voilà contrainte de l'examiner dans le noir. Le thermomètre sonne, je me lève pour aller voir à la lumière de la fenêtre ce qu'il affiche. Puis j'examine Christine, qui a toujours mal à la poitrine, et je ne trouve rien de particulier. Je la questionne, et les membres de sa famille reformulent systématiquement mes questions à haute voix en suivant, ce qui fait qu'elle ne sait pas à qui répondre et que je n'entends pas ce qu'elle dit.

- Montrez-moi avec vos mains où vous avez mal?

- Dis-le au docteur, il faut lui dire où tu as mal, c'est important. Alors, tu as mal où? C'est le ventre, ou c'est la poitrine? Tu me dis où c'est que tu as mal? Dis-le moi à moi!

Elle pose sa main entre ses deux seins.

- Mais faites quelque chose, Docteur, elle ne peut pas rester comme ça.

J'ai sorti mon stéthoscope et mon tensiomètre. J'ai besoin de savoir si l'"hémodynamique est bonne" avant d'appeler la régulation du SAMU pour décider du mode de transport.

Avec le bruit et les éclats de voix ambiants, je ne parviens pas à l'ausculter correctement. J'ai pris la fréquence cardiaque au pouls en regardant la trotteuse de l'horloge murale, mais je n'entends pas clairement ses poumons. Je demande un peu de calme.

- Vous pouvez parler moins fort, s'il-vous-plait, je n'entends rien quand je l'ausculte!

Les voix se taisent, à peine dix secondes, le temps d'asseoir Christine et de n'ausculter que le haut de ses poumons. L'agitation ambiante reprend, impossible d'entendre ses bases pulmonaires, et c'est pourtant cette zone là qui m'intéresse le plus. Avec la pénombre, je ne vois pas bien la couleur de sa peau, je ne vois pas si elle est simplement pâle ou un peu cyanosée. Je manque d'information précise, mais comme je sais que l'hôpital est loin, je dégaine mon téléphone et je compose le 15.

- Docteur, qu'est-ce qu'elle a? Elle est pas en train de faire une crise cardiaque, au moins?

- Attendez, laissez-moi deux minutes le temps d'appeler le 15, et je vous explique ensuite.

- Parce que mal comme ça dans la poitrine, vous avez vu, elle est pas bien là! Il faut faire quelque chose! Elle ne peut pas rester comme ça! Et qu'est-ce qu'il faut faire?

Je fais fi des questions et des réponses, et je prends la communication. Le permanencier puis la régulatrice entendent le bruit derrière moi, et je suis gênée dans tout ce que je dis à la fois par le niveau sonore, et aussi par les commentaires qui accompagnent tous mes mots. Je suis gênée aussi d'appeler et de donner des informations imprécises, outre que elle a une précordialgie et que son hémodynamique me parait stable.

- C'est une "douleur-tho" depuis combien de temps?

- Vous avez mal depuis combien de temps?

L'entourage répond:

- Un quart d'heure.

- Une demi-heure.

- Non, plus, ça fait un moment que le docteur est là. Elle était déjà comme ça quand je suis arrivée. Ca doit faire une heure. Et qu'est-ce qu'ils en ont à foutre, ils ont envoyé l'ambulance, au moins?

Je synthétise les réponses au téléphone. La régulatrice me demande:

- Tu as un tracé?

- Non, j'étais en visite, je n'avais pas d'ECG dans la voiture, je ne peux pas en faire.

- Elle a des antécédents? Elle fume? Elle prend la pilule?

Dans le feu de l'action, je n'ai pas été voir dans cette direction. Je transmets la question, et une voix s'élève derrière moi:

- Mais qu'est-ce qu'on en a à foutre de ses maladies, qu'ils se grouillent d'envoyer l'ambulance, on n'est pas là pour discuter, qu'est-ce qu'il glandent? Ils sont vraiment payés à rien foutre! Ah il est beau, le service public!

Je n'ai pas entendu sa réponse. Je redemande le calme, en précisant que ce qu'on me demande est important.

- Et vous? Qu'est-ce que vous faites? Je la mets dans la voiture et je vais aux urgences, vous faites rien!

L'orage semble se rapprocher de moi. Je tente de garder mon calme, ne pas faire transparaître ma propre inquiétude pour la patiente, parce que je la "sens vraiment pas", ne pas faire transparaître la bouffée de haine que je ressens pour cet homme qui ne contrôle pas son angoisse, et qui m'empêche de faire ce que j'ai à faire correctement.

J'ai la tentation de sortir de la pièce pour téléphoner, mais Christine, "je la sens pas", et j'ai la terreur qu'elle "fasse le trouble du rythme" à tout moment. Je suis obligée de rester, et de faire les choses mal.

Je fais un aveu à la régulatrice, qui officialise ce qu'elle a perçu du bruit de fond.

- Je suis dans de très mauvaises conditions pour examiner.

- Ne t'inquiète pas, j'ai déjà fait partir une équipe.

Je fais tout de suite écho autour de moi de cette information. La réaction est immédiate.

- Aaaaah! Quand même! Je peux raccrocher, alors? J'étais en train d'appeler les pompiers! J'avais fait le 17, et ils m'ont dit de faire le 18, et là, ils m'ont mis en attente. Des fois, on se dit qu'on peut crever! Ils arrivent quand?

Je sais qu'ils mettront au moins une demi-heure, peut-être plus, et je m'apprête maintenant à gérer l'attente, car l'impatience est déjà là. Alors, je confie des missions. Je donne à chacun quelque chose de précis à faire. Je demande fermement de raccrocher les téléphones, et j'en expédie trois pour faire le guet sur la route, au motif que la maison n'est pas facile à trouver et qu'il ne faut pas que les ambulanciers perdent du temps à chercher.

- C'est les pompiers qui vont venir? Avec la camionnette rouge?

- Non, c'est le SMUR. C'est une camionnette Bleue et blanche, avec un girophare aussi.

L'utilité de cette mission fait l'unanimité, et j'envoie donc les deux frères à la forte voix et la voisine s'avancer sur le chemin. Je garde avec moi le père, à qui je confie la mission de réunir à son rythme quelques papiers: carte VITALE, carte de mutuelle, carte d'identité, une ordonnance si elle prend des médicaments, la dernière prise de sang si elle en a une... Et pendant qu'il va et vient de tiroir en tiroir, je parviens enfin à interroger, examiner correctement Christine, et à communiquer clairement avec la régulatrice.

Le calme se fait autour de moi, sans la sérénité: je ne sais toujours pas ce qu'a Christine, j'ai la sensation que c'est grave, et je crains par-dessus tout qu'elle ne décompense avant l'arrivée du SMUR. J'attends avec impatience la camionnette, car je sais qu'elle contient entre autres un urgentiste plus aguerri que moi à cette situation, de quoi faire un électrocardiogramme pour y voir plus clair, un infirmier et tout ce qu'il faut au cas où un incident surviendrait. Je me sens démunie avec mon sthétoscope et mon tensiomètre. Je parle avec Christine et je regarde l'heure périodiquement. Je l'attends, cette camionnette bleue, avec une rare impatience.

Dix minutes plus tard, l'un des frères entre comme une furie dans la pièce.

- ELLE EST LA! La camionnette, ELLE EST LA!

J'ai un grand moment d'incertitude: il n'y a que dix minutes que je regarde en transpirant la pendule du salon, et je sais qu'il est matériellement impossible de venir en moins de vingt-cinq minutes. Je doute de mon appréciation du temps, après tout, je n'ai pas regardé la pendule immédiatement en téléphonant. Je sens le soulagement venir à moi quand entre la camionnette bleue dans la cour de la ferme, puis le désarroi total lorsque je lis les lettres imprimées en grand sur le véhicule: E.D.F.

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Maubouss 22/11/2013 08:47

J'ai bien rigolé merci.
Sinon faut adpater son discours au contexte.En l'occurence pour avoir vècu , il y a longtemps une situation de ce genre, c'est pas "je peux avoir un peu de silence svp ?" Mais : " VOUS ALLEZ LA FERMER 5 MINUTES , OUI ?"
Bises

Uberklaus 20/11/2013 23:34

La chute est magnifique!

sososthéo 19/11/2013 11:49

trop drôle la chute ! mais anxiogène... et difficile de gérer l'entourage, seule ou en équipe. Chapeau à toi, et bon rétablissement à Christine.
ps: j'espère que Mr EDF n'a pas fait de douleur tho !!!!

Cécile 18/11/2013 21:45

c'est rigolo comme en tant que medecin, je suis super frustrée de ne pas savoir ce qu'elle avait, mais en tant qu'humain, j'imagine bien le stress de la situation, le tragi comique du camion EDF et la surprise du pauvre employé EDF au volant... belle chute !

armance 19/11/2013 12:21

La mémoire est tellement sélective que je ne me rappelle pas du tout du visage de Mr. EDF!

JMR89 17/11/2013 18:14

Mais finalement qu'est ce qu'elle avait?

armance 18/11/2013 12:14

Peu importe.
Elle va bien maintenant, et c'est le principal.