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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

La Traviata.

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Ce jour-là, je suis encore interne aux urgences pédiatriques.

Je viens de recevoir une petite fille de cinq ans.

Sur sa fiche, il a été inscrit par l'agent d'accueil "hémoptysie".

Ce mot me fait terriblement peur. Dans mon certificat de pneumologie, j'ai appris que l'hémoptysie, c'est le fait de cracher du sang après un effort de toux. J'ai appris que, en France, c'est devenu très rare. J'ai appris que c'était le signe de maladies très graves qu'il fallait rechercher systématiquement: la tuberculose, le cancer bronchique, et d'autre choses rares, graves, compliquées à trouver difficiles à annoncer à des patients, encore plus à des parents de patients. D'ailleurs, notre littérature romantique est remplie d'histoire de gens malades qui un jour crachent du sang, et peu après disparaissent.

Comme je vois loin, tout ceci me trotte dans la tête que j'entre dans son box pour l'examiner. En bonne étudiante que je suis encore, j'essaye de me remémorer la question d'Internat "orientation diagnostique devant une hémoptysie": séméiologie, physiopathologie etc...

Je trouve sur le brancard une adorable jeune fille de cinq ans, qui ne ressemble pas vraiment aux tableaux cliniques décrits dans ma question d'internat. Elle attend, sagement assise, et sa mère fait de même, assise sur une chaise à côté d'elle. Je mets en marche mon radar à signes cliniques. Non, à première vue, elle n'est ni fatiguée, ni maigre ni pâle. La fiche confirme l'absence de fièvre. La tuberculose ou la tumeur en seraient donc à leurs prémices.

L'interrogatoire de la petite patiente et de sa Maman ne m'apportent rien de précieux: elle a été enrhumée ces jours-ci, avec un peu de fièvre qui a disparu depuis, elle tousse encore et a craché du sang ce matin. Les pathologies lourdes sont donc effectivement si perverses, souvent tapies dans l'ombre.

Je me lance alors dans l'examen clinique, en commençant par une auscultation pulmonaire que je désire très scrupuleuse. Après avoir fait déshabiller la petite patiente, je pose mon stéthoscope sur son dos. Je lui demande de respirer par la bouche, ce qu'elle fait avec application. J'entends parfaitement le murmure vésiculaire, l'ouverture des petites alvéoles qui fonctionnent bien. Il doit bien y avoir quelque chose, mais surtout, je serais très vexée si je passais à côté de quelque chose à l'auscultation. J'ai foi en l'examen clinique, je vis ce temps comme une enquête, je cherche le petit détail, le petit indice qui me permettra de dire "J'ai trouvé!", même si je sais que de toutes façon, on fera une radiographie pour confirmer ou infirmer ce que j'ai trouvé. Je suis encore étudiante, mais je voudrais un jour atteindre ce que je considère alors comme la perfection, faire partie de ces médecins dont on loue le sens clinique, qui subodorent, comprennent et trouvent avant qu'on ait fait le moindre examen complémentaire.

Sa Maman est très inquiète, quelle Maman ne le serait pas? Son médecin traitant ne l'a pas reçue, il lui a dit au téléphone de se rendre directement aux urgences. Me voilà en position de dernier recours, je dois donc être à la hauteur quoiqu'il arrive.

Je ne décèle rien à l'auscultation, mais je me sens absorbée par mes propres pensées. Je me re-concentre donc sur ce que je suis en train de faire, et demande à la petite patiente de respirer plus amplement.

Sa Maman n'a qu'une envie: faire tout pour que sa fille puisse être bien examinée, pour que rien de grave ne nous échappe. Elle explique à sa fille, ou plutôt lui montre:

- Fait comme moi: hhhhhhhhhhhhhhhhha, pfffffffffffffffffffffuh, hhhhhhhhhhhhhha, pfffffffffffffffuh.

La petite fille regarde sa Maman, et s'exécute au même rythme. Elle respire à pleins poumons, amplement, lentement, régulièrement, de sorte que j'entende le bruissement de la moindre de ses alvéoles, avec, en fond la respiration de sa mère qui la motive. Je l'ausculte, sérieuse, concentrée, les yeux rivés sur le carrelage.

J'entends tout à coup la voix étouffée de la mère:

- J'ai des fourmis au bout des doigts!

Et elle s'écroule de tout son poids sur le sol, inconsciente.

La petite fille se redresse, se penche en avant pour la regarder, puis se retourne vers moi, les yeux hagards: elle saigne juste du nez.

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armance 08/03/2013 14:55

Le résultat est le même: involontairement et en voulant faire bien, j'ai entretenu et amplifié une grande angoisse provoquée par un petit saignement de nez...

Kyra 08/03/2013 13:22

hypocapnie par hyperventilation plutôt!

B. 06/03/2013 22:12

Terrible, la chute...
Un simple vagal ?

armance 06/03/2013 22:53

Tout simple et spectaculaire!