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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Les intermittents du spectacle.

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Tous les deux mois, je me rends en ville pour aller voir Madeleine.

Madeleine est suivie depuis longtemps par mon associé. Elle est fille unique, veuve et n'a pas eu d'enfant. Un couple d'amis veille de temps sur elle, de loin.

Son âge avançant, est arrivé un moment où conduire devenait périlleux pour elle. Mon associé a commencé à se rendre chez elle tous les mois. Ses amis et une aide-ménagère l'ont aidée à organiser son quotidien.

Le temps ne s'est pas arrêté là, et se sont ajoutés la solitude, et un terrible sentiment d'insécurité. Madeleine s'est dite que vivre en collectivité comblerait le vide et effacerait sa peur. Elle a pris seule la décision d'aménager dans une maison de retraite, en ville. Comme elle restait attachée à son médecin traitant, mais que son logement était maintenant bien plus éloigné du cabinet, nous avons décidé, avec mon associé, de venir la voir tous les deux, alternativement, un mois sur deux, ce qui nous permettait de nous organiser plus facilement pour le trajet, et de bien la connaître, pour pouvoir intervenir selon notre disponibilité en cas d'urgence.

Je me rends donc tous les deux mois dans cet établissement qui me paraît démesuré, comparativement aux petites structures rurales où j'interviens pour d'autres patients. Elle est la seule patiente que je connaisse dans ce grand hall toujours occupé, et je n'arrive pas à repérer un visage connu d'une fois sur l'autre. Je passe toujours le même jour de la semaine, le matin. J'arrive dans le petit créneau qui suit la toilette, l'habillage et le petit déjeuner, et qui précède la descente en ascenseur vers la salle commune en attendant le repas de midi.

Madeleine vieillit petit-à-petit, tranquillement.

Elle et sa vie se rétrécissent doucement: elle marche de moins en moins, puis plus du tout. Elle ne lit plus. Elle ne se souvient plus très bien des choses, surtout les plus récentes. C'est maintenant à chaque consultation qu'elle repose cinq à six fois la même question. La directrice nous a fait part de ses troubles de la mémoire. Elle ne semble pas souffrir, nous dit aller bien, alors nous décidons de ne pas chercher plus loin. Il faut dire qu'à quatre-vingt-seize ans...

Elle attrape de temps en temps une bronchite, ou son coeur montre des signes de faiblesse. La directrice de la maison de retraite appelle au cabinet, et celui de mon associé ou de moi qui est le plus disponible vient s'occuper d'elle.

C'est justement dans ce contexte que je suis passée une vendredi après-midi où on m'avait appelée parce qu'elle paraissait essoufflée.

J'ai été très contrariée à mon arrivée de ne pas la trouver. Je ne l'ai vue ni dans le grand hall, ni dans sa chambre. Vingt kilomètres aller, le temps d'une consultation, le temps de faire une transmission à l'infirmière présente, vingt kilomètres retour, le tout ajouté en plus au dernier moment dans une journée déjà chargée, je ne me sens pas le courage ni la patience de parcourir tous les couloirs des quatre étages de l'établissement pour mettre la main sur Madeleine. Je redescends donc vers le bureau de la directrice, pour me faire aider dans ma quête.

- Vous ne trouvez pas Madeleine? Mais elle vous attend dans sa chambre!

Un peu en retrait, la standardiste tente une intrusion dans la conversation:

- Euh, on est le premier vendredi du mois...

- Ah, c'est vrai, il y a les intermittents du spectacle!

J'émets une hypothèse:

- Vous avez organisé une animation? Elle y est? Elle est où?

Et je vois mes deux interlocutrices se regarder d'un air gêné, puis éclater de rire.

- Non, en fait, c'est pas des VRAIS intermittents, ça n'a rien à voir, c'est nous qui les surnommons comme ça.

- C'est qui, alors, c'est quoi?

- Nous, on les appelle les intermittents du spectacle parce que quand ils viennent, ils nous font toute une mise en scène, tout un tralala, et il faut leur fournir une salle, et il faut leur installer les tables et les chaises comme ils veulent, et il faut leur amener tout de suite tous les résidents, vous comprenez, ça ne nous arrange pas toujours à ce moment là, à nous.

- Mais c'est qui, alors? Et ils font quoi?

- Ben en fait, c'est des laïcs bénévoles. Ils viennent pour faire l'office, la prière.

- Ah! C'est la messe!

- Non, il n'y a pas de curé. Ils ne peuvent pas faire la messe, mais ils viennent faire faire des prière, en gros, pour vous expliquer. Mais bon, ils sont sympas, mais il leur faut tout un décorum, à la rigueur, le curé, quand il vient, il est beaucoup plus discret, il nous en fait moins.

J'en reviens à mon objectif premier.

- Donc, Madeleine est avec eux?

- Ah ben oui, ils ont du venir la chercher. On n'a pas eu le choix, on l'avait laissée dans sa chambre comme on savait que vous alliez venir, mais quand ils sont lancés...

- Bon, ben je vais la chercher. Tant pis, je vais l'interrompre, mais là, je ne peux pas trop faire autrement. Ils en ont pour un moment?

- Ils viennent juste de commencer. Ils vont râler!

Je me sens un peu culpabilisée d'interrompre ma patiente dans un acte qui doit probablement compter, elle qui a tellement tendance à se replier sur elle-même depuis quelques mois.

- Elle s'y rend volontier?

Je sens une hésitation.

- Au début, je pense que oui, mais maintenant, c'est plus souvent eux qui viennent la chercher.

C'est là qu'avec ma curiosité sans borne et ma mécréance innée, je pose une question qui se révélera être d'une redoutable perversité:

- Mais les résidents, ils sont tous volontaires, pour y aller?

Je ne déclenche rien de franc.

- Globalement, oui.

Mon imagination se met à courir un peu plus loin, d'autant que la maison de retraite se trouve dans un quartier proche de la synagogue et du temple protestant.

- Et pour les autres cultes, il y a quelque chose de prévu? Vous avez un Pasteur ou un Rabbin, ou je sais pas, un Imam qui peut venir? Est-ce que vous avez des résidents qui ne sont pas catholiques, d'abord?

- Ah, non, non, non, ils le sont tous, si je me souviens bien.

La standardiste risque de nouveau une intrusion.

- Madame B., elle est Juive.

La directrice corrige:

- Madame B.? Mais pas du tout, d'ailleurs, elle est avec eux à cette heure-ci.

- Elle ne sait plus trop ce qu'elle fait, ceci dit. Mais souvenez-vous quand elle est rentrée avec son mari il y a sept ans: ils nous avaient demandé si la cuisine avait la possibilité de faire des repas casher, je me souviens, parce que c'est moi qui m'en était occupée. Le cuisinier n'avait pas pu le faire, c'était trop compliqué, mais il leur faisait à manger sans porc.

- Ah, bon, ben on a une patiente de religion juive, alors.

- Et elle est là-haut avec les bénévoles laïcs qui sont donc catholiques, si j'ai tout bien saisi?

- Ben oui!

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Kyra 02/03/2013 19:16

Aaarrgh!

Cossino 01/03/2013 04:00

Donc , si je comprends bien , en plus des médicaments anti-alzheimer prescrit "de force" , il y a le culte de la religion catholique obligatoire.
Nous sommes bel et bien dans un pays démocratique ;-))))